La véridique histoire de l’invention du cinéma
Le cinéma, du point de vue technologique, existait depuis longtemps lorsque les frères Lumière, en décembre 1895, firent la démonstration de leur appareil, lequel n’était ni plus ni moins que l’un des nombreux chrono photographes existants. C’est d’ailleurs sous l’appellation d’« appareil chronophotographique» que les deux frères déposèrent leur première demande de brevet.
Le «cinématographe» avait déjà fait l’objet d’une demande de brevet en 1892 par Léon Bouly, un autre Français (un exemplaire au moins du vrai « cinématographe» est conservé au musée des Arts et Métiers). Mais n’ayant pu payer, en 1893, le second versement pour couvrir son invention, Bouly perdit toute protection et les Lumière lui « empruntèrent» son obtu rateur et son appellation pour améliorer leur prototype. Etienne-Jules Marey (1830-1904) Toutefois, de tous les inventeurs à s’être penchés sur la synthèse photographique du mouve ment (la liste internationale est fort longue), c’est un troisième Français, Etienne-Jules Marey [1], médecin physiolo giste bien connu des cardiologues, qui a le plus influencé la naissance du cinéma. Professeur au Collège de France, Marey a publié moult ouvrages (la plupart tra duits), des dizaines d’articles et adressé une bonne centaine de communications à l’Académie des sciences pour décrire les résultats de ses recherches sur le mouvement et les appareils d’enregistrement cinématographiques.
Une véritable caméra de reportage 35 mm équipée d’une batterie électrique (l’instrument est conservé au musée du Cinéma), et complétée par un projec teur multistandard pouvant passer indif féremment ses propres films non perforés et ceux obtenus avec les caméras d’Edison, à la perforation stan dard encore actuelle (cet appareil, lui, a disparu), couronne la conclusion de ses créations d’appareils enregistreurs. Début de la véritable histoire du cinéma : C’est en fait dans les années 1870 que débute la véritable histoire du cinéma, époque à laquelle Marey, à la recherche de systèmes d’observation mécanique et graphique susceptibles de se substituer à l’observation directe, s’attelle, entre autres, à l’étude de la locomotion du cheval et au vol des oiseaux. Dans cette étude, pour connaître l’ordre des posés et des levés de chacune des jambes du cheval, à ses diverses allures, Marey a l’idée de disposer une poire en caout chouc sous les sabots de l’animal. A chaque pression du sabot sur le sol, un petit ballon, relié aux poires par des tubes, se gonfle. Chaque gonflement actionne à son tour un stylet qui inscrit une marque sur un rouleau de papier millimétré. S’aidant de cet enregistrement chronographique et de ses propres souvenirs visuels, Georges Duhousset, un ami de Marey, cavalier et fin dessinateur, ébauche quelques figures. Cheval en mouvement Les esquisses de cette étude s’avèrent, pour ce qui concerne le trot et le galop, très différentes des représenta tions académiques connues. Parus dans de nombreuses revues, à travers le monde, ces dessins tombent sous les yeux du gouverneur de Californie, Leland Stanford, richissime pro priétaire d’une écurie de course.
Avec le concours d’un photographe paysagiste, Eadweard Muybridge, Stanford entend vérifier la réalité des diverses attitudes publiées par Marey. Mais en 1875, les émulsions photographiques réclament encore de longues pauses pour être impressionnées… En réponse à une lettre de Marey, faisant l’éloge de ses instantanés, Muy bridge donne les précisions suivantes : « La lecture du célèbre ouvrage du profes seur Marey sur la mécanique animale sug géra au gouverneur Stanford l’idée de résoudre le problème de la locomotion à l’aide de la photographie…
Pour réaliser la série d’expériences prévues, nous fîmes construire une série de 50 chambres noires à obturateurs électriques, qui, pour la photographie des chevaux, seront placées à environ douze pouces les unes des autres… Nous nous pro posons de fixer toutes les attitudes imagi nables d’athlètes, de chevaux, de bœufs, de chiens et d’autres animaux à l’état de mou vement ». Frappé par la qualité des images de Muybridge, Marey lui suggère de l’instantané photographique d’appli quer son savoir-faire au vol des oiseaux. En 1881, Marey recevra en cadeau de Muy bridge, un album de deux cents photographies parmi lesquelles ne figurent que deux ou trois séries d’oiseaux en vol. Sans rien connaître à la photographie, Marey décide de construire un ins trument qui lui permettra d’enregistrer les phases de mouvements divers, dont ceux d’ailes d’oiseaux. Et cela sur une seule et même plaque photographique, ce que Muybridge ne pouvait faire avec ses batteries d’appareils (à l’époque, le film n’existe pas). En 1882, Marey a écrit à l’Académie des sciences : « J’ai l’honneur d’annoncer à l’Académie que je viens d’obtenir, au moyen de la photographie instantanée, l’analyse complète des différentes formes de locomotion, y compris le vol des oiseaux… J’ai réussi à construire, dans le format d’un fusil de chasse, un instrument qui donne aisément douze images successives par seconde, chaque image n’employant pour se produire que 1/700e de seconde…
En disposant une série de ces images dans un phénakistiscope de Plateau, on reproduit l’aspect de l’oiseau qui vole, dans des conditions qui rendent faciles l’analyse du mouvement… ». Autrement dit, Marey vient de réussir la première synthèse du mouve ment avec des images photographiques. Le négatif sur plaque de verre ronde est tiré sur papier et la photo obtenue collée sur un disque de phénakistiscope [2].
Prouesse assurément révolutionnaire, mais sans avenir… Les difficultés ren contrées pour vaincre l’inertie d’une plaque de verre devant tourner et s’ar rêter douze fois par seconde marquent les limites du possible en mécanique à cette époque. Et douze images, c’est trop peu face aux six battements/seconde des ailes du pigeon, par exemple. De plus, filmer un oiseau en vol ne permet pas d’introduire des repères de temps et de distance dans les photographies, handicap incompatible avec les exigences d’un document scientifique de qualité. Marey abandonne sans remords, et sans retour, son « fusil photogra phique ». Cependant, dès le mois de mai 1882, il dispose d’un ins trument de rechange, certes limité, mais suffisant pour mener les recherches qui l’intéressent. Le « chronophotographe à plaque fixe » donne des images en série, décomposant les mouvements d’un sujet tout blanc se déplaçant devant un fond noir. L’appareil, simple enregis treur graphique, ne permet pas la syn thèse du mouvement mais donnera naissance à un genre photographique toujours apprécié et servira surtout à la recherche jusqu’à l’avènement des sur faces sensibles souples, sans lesquelles le cinéma n’aurait jamais pu voir le jour (papier, en 1889, puis celluloïd, en 1890). Dès la commercialisation de ces nou veaux produits, Marey saisit tout le parti à en tirer. Il ne mettra pas six mois pour adapter sur les chambres stroboscopiques qu’il utilise chaque jour, un boîtier comprenant le premier mécanisme de ciné-caméra, en remplacement du traditionnel châssis-plaque. Et déclare à l’Académie des sciences : « J’ai l’honneur de vous pré senter une série d’images obtenues sur une bande de papier sensible, à raison de vingt images par seconde. L’appareil que j’ai construit déroule une bande de papier à la vitesse de 0,80 mètre par seconde… Si l’on prend des images pendant que le papier se déroule, on n’obtient aucune netteté. Mais si, au moyen d’un dispositif spécial, on arrête le défilement de ce papier pendant la durée de l’éclairement (l’obturation), les images prennent toute la netteté désirable. Cette nouvelle méthode semble donc des tinée à faciliter grandement les études sur la locomotion de l’homme et des animaux… Comme il faut que la bande s’arrête au moment de l’exposition de l’image, quand on doit obtenir, 10, 20 et jusqu’à 50 images par seconde, le rouage qui conduit la bande est animé d’une très grande vitesse.
Pour éviter les effets de l’inertie, c’est donc la seule bande photosensible, dont la masse est à peu près négligeable, que j’arrête pendant le temps d’exposition… » [3]. Zootrope L’année suivante (1890), l’apparition du celluloïd facilitant les tirages positifs sur papier, Marey l’adopte aussitôt. Il écrivait l’Académie : « Suivant la longueur des films que fournit l’industrie, on peut recueillir des séries d’images dont le nombre varie de 30 à 120. Les pellicules de Balagny sont les plus sensibles que j’ai trouvées mais leur longueur n’excède guère un 1,10 m et ne contiennent que 30 images (de format normal) en série… Les épreuves chronophotographiques plus ou moins agran dies se prêtent très bien à l’emploi du zootrope et reproduisent, avec toutes ses phases, le mouvement analysé. En variant le nombre des images et la vitesse de rota tion de l’appareil, on peut augmenter ou diminuer la vitesse apparente du mouve ment pour en rendre les caractères plus faciles à saisir » [4]. Avec cet appareil, comme il avait repris une grande partie de ses analyses graphiques pour les vérifier à l’aide de la chronophoto graphie sur plaque fixe, il reprend ses dernières observations et les soumet à l’analyse du chronophotographe à bande mobile. Le nouvel outil, affranchi du fond tout noir et du sujet tout blanc, lui permet au surplus d’analyser les mouvements d’un individu restant sur place, et offre des possibilités pratique ment illimitées. Marey prépare alors un programme tous azimuts; l’observation de l’infini ment petit ; le ralenti à hautes vitesses (cinq cents, mille images/seconde) ; l’accéléré (image par image) pour observer l’éclosion des fleurs, la course des nuages ; la locomotion de petits et gros animaux marins ; l’écoulement des fluides et des gaz ; les mouvements du cœur (1892) et celui des sportifs, lors des Championnats du monde de 1900, à Paris, etc. Chaque expérience voit éclore un nouvel instrument, d’inédits dispositifs d’éclairage. Chaque fois, les méca nismes sont améliorés, les observations affinées. Marey ne se soucie pas des appareils. Seuls lui importent les résul tats scientifiques. Résultat : un abat de publications, mais aucun dépôt de brevet. Edison en personne, après avoir visité l’exposition de la photographie française, au sein de l’Exposition uni verselle de 1889, à Paris, lui rend hom mage et renonce à la filière ciné-sonore (image en mouvement et son synchrone par phonographe, 1887-1888), truffé de difficultés insurmontables.
De retour aux Etats-Unis, l’Américain fera fabri quer par George Eastman le film cinéma 35 mm perforé au standard encore actuel, puis construira son « kinéto scope », en fait un zootrope à longues bandes cellulosiques. L’entrée en jeu des frères Lumière : Dans l’histoire du cinéma, les frères Lumière n’ont rien apporté qui n’existât déjà sur le plan de la synthèse du mouvement, mais dont l’appareil leur assura en quelques années la fortune, moyennant une organisation commerciale et industrielle très efficace. Alors, qui mérite le titre de « père du cinéma » ? Les frères Lumière, eux, ne reconnaîtront jamais d’influence de quiconque dans leurs travaux, mais auraient financé la station physiologique et les expériences de Marey. Toute remarque désobli geante à leur endroit risquant de se traduire par un arrêt des subventions (dont on ne connaît pas le montant exact), et la pellicule coûtant fort cher, Marey profite de la moindre occasion pour flatter ses généreux donateurs. Toute fois, dans la préface qu’il donne en 1898 au livre d’Eugène Truttat sur l’histoire de la projection animée, nulle trace du nom des deux frères Lumières, bien qu’il fasse allusion aux scènes de certains de leurs films… Marey saisit aussi l’occasion pour dire tout le mal qu’il pense de la chro nophotographie de « foire » et pour plaider la cause de la chronophotogra phie de « recherche » : « Si parfaite que soit la reproduction des scènes qui nous sont familières, nous commençons à nous lasser de les voir. L’animation d’une rue avec les passants, les chevaux, les voitures qui s’entrecroisent en sens divers, ne suffi sent plus pour captiver l’attention. Déjà, la recherche de sujets curieux s’impose, on va demander aux pays lointains des spectacles nouveaux qui, bientôt, ne suffiront plus eux-mêmes à soutenir l’intérêt.
C’est alors que la chronophotographie, retournant à ses origines, redeviendra scientifique. Elle se fera la vulgarisatrice de ces spectacles toujours nouveaux, toujours captivants, dont les savants jouissent seuls dans leurs laboratoires. Elle montrera dans tous les actes de leur vie, les innombrables espèces animales, celles qui volent dans les airs, celles qui nagent dans les eaux, et même celles qui ne sont visibles que dans le champ du microscope. Elle fera voir les phases de la floraison des végétaux et les mystères de leur fécondation, toutes les espèces de machines en mouvement, la fabrication de tous les produits de l’industrie humaine. La chimie nous réserve bien des surprises avec ses cristallisations si variées et ces formes étranges qui, naissant du mélange de certains liquides, ressemblent à des orga nismes vivants. Voilà bien de quoi tenir en éveil toutes les curiosités les plus ardentes ».
Epaulé par Georges Demeny, son premier assistant, de 1881 à 1894, Marey aura inventé, pour ses recherches, toute une série d’appareils de prise de vues, de développement, de tirage, de vision et de projection, parmi lesquels le prototype de presque tous les dispositifs actuels. Il aura exploré bien des voies de la recherche par l’image et, pour chacune de ses expériences, réalisé une «première» dans de nombreux domaines du film scientifique. Cinématographe des frères Lumière en 1895. Tout cela bien avant que les frères Lumière donnent leur premier tour de manivelle et leur première « projection payante » en décembre 1895. Les Allemands n’ignorent pas que Max Skladanowski projeta sur grand écran un spectacle de films, avec entrée payante et grand succès, pendant tout le mois de novembre 1895, au Wintergarten de Berlin. L’avènement du cinéma n’est donc pas la conséquence de la diffusion d’une invention, mais l’aboutissement d’une longue succession d’adaptations et de perfectionnements de la « lanterne magique ». Les frères Lumière n’ont fait qu’exploiter commercialement l’une de ces adaptations, la leur, construite fébri lement en évitant tous les systèmes et les mécanismes déjà protégés par des brevets. Dans cette nouvelle histoire du cinéma, histoire où les images produites ont autant d’importance que les appa reils, deux Français méritent les hon neurs : Georges Demeny et, surtout, Etienne-Jules Marey, qui n’a jamais tenté de se parer des lauriers qu’il méri tait.
Publié par Abdelkarim Fourati dans Cinéma, Histoire du Cinéma.
[1] – « L’honneur retrouvé d’Etienne-Jules Marey », La Recherche N°280, octobre 1995, p.116-121.
[2] – Le principe du phénakistiscope (1830), aboutissement des travaux du Belge Joseph Plateau sur la persistance rétinienne, est simple. Des dessins, décomposant un mouvement, sont disposés en cercle sur l’une des faces d’un disque, l’autre étant noire. Ce disque est percé d’autant de fentes qu’il y a de figures. Pour percevoir le mouvement, l’opérateur regarde par les fentes dans un miroir en faisant tourner le disque.
[3] – Les Comptes Rendus de l’Académie des Sciences (CRAS) n°107, pages 677-678, séance du 29 octobre 1889.
[4] – Les Comptes Rendus de l’Académie des Sciences (CRAS) n°111, pages 626- 629, séance du 3 novembre 1890.


